Elle a quarante-sept ans, elle est aide-soignante dans un établissement du Val-de-Marne, et son épaule droite ne lève plus au-dessus de l’horizontale. Le diagnostic dit tendinopathie de la coiffe des rotateurs. Le tableau 57 des maladies professionnelles dit qu’elle sera reconnue. Son employeur, lui, vient de comprendre qu’un poste tenu pendant dix-huit ans à mobiliser des personnes de soixante-dix kilos, sans aide technique, n’était pas un poste comme les autres. Il l’a compris trop tard pour elle. Il peut encore le comprendre à temps pour les autres.
Source : rapport annuel 2024 de l’Assurance Maladie - Risques professionnels
Les troubles musculosquelettiques ne font pas la une. Ils ne produisent ni image, ni drame, ni procès retentissant. Ils produisent des arrêts de travail qui s’allongent, des inaptitudes, des postes qu’on n’arrive plus à pourvoir, et une part des maladies professionnelles reconnues en France qui frôle les neuf dixièmes. Le rapport annuel 2024 de l’Assurance Maladie – Risques professionnels les chiffre à près de 90 % des maladies professionnelles, en hausse de 6,6 % sur un an.
Comment un TMS se fabrique
Un trouble musculosquelettique n’est pas une blessure. C’est une usure. Il touche les tissus mous autour des articulations, tendons, gaines, nerfs, muscles, et il résulte d’une sollicitation que le corps n’a pas le temps de réparer entre deux journées. Trois facteurs se combinent : l’effort, la répétition, et la posture. Un geste modéré répété mille fois par jour use davantage qu’un geste violent fait une fois. Un bras maintenu au-dessus de l’épaule pendant une minute coûte plus qu’une charge lourde portée dix secondes.
À ces facteurs mécaniques s’ajoutent le froid, qui raidit les tissus, les vibrations, qui les fatiguent, et surtout le rythme. Un poste tenu sous la pression d’une cadence, d’un délai ou d’une file d’attente ne laisse aucune place à la récupération. C’est pourquoi les TMS ne sont jamais seulement une affaire de gestes. Ils sont une affaire d’organisation.
Les localisations sont connues et se répètent d’un secteur à l’autre. Le poignet et la main, dans le conditionnement et la caisse. L’épaule, dans le soin, la manutention en hauteur, la peinture. Le coude, partout où l’on visse et où l’on tourne. Et le dos, presque partout : la lombalgie est la première cause de journées de travail perdues pour ce type d’atteinte.
Un TMS ne survient pas. Il arrive au bout d’un chemin que l’entreprise a tracé sans le savoir, geste après geste, sur un poste qu’elle n’a jamais regardé.
Les postes qui les produisent
On les trouve d’abord là où le corps sert d’outil. La préparation de commandes, avec ses charges répétées et ses torsions du tronc. Le soin et l’aide à domicile, où l’on mobilise des personnes dans des espaces conçus pour tout sauf pour travailler. Le conditionnement agroalimentaire, avec ses cadences et son froid. Le bâtiment et le second œuvre, à genoux, bras en l’air, outils vibrants. La propreté, avec ses gestes larges et son matériel porté d’un site à l’autre. La boulangerie, entre sacs de farine et enfournement. La caisse et la mise en rayon.
Ce qui frappe, en observant ces postes, c’est que les salariés eux-mêmes connaissent presque toujours le geste qui fait mal. Ils l’ont identifié depuis longtemps. Ils l’ont parfois contourné par une astuce que personne n’a écrite. Ce savoir est la première ressource de la prévention, et la plus négligée.
| Localisation | Gestes en cause | Postes typiques |
|---|---|---|
| Épaule | bras au-dessus des épaules, port répété | mise en rayon en hauteur, plafonnier, coiffure |
| Coude | rotations répétées, efforts de l’avant-bras | conditionnement, caisse, boucherie |
| Poignet et main | répétition, pinces, outils vibrants | découpe, saisie, outillage portatif |
| Dos | port de charges, dos fléchi, vibrations du corps entier | manutention, aide à la personne, conduite d’engins |
| Genou | agenouillement prolongé | carrelage, pose de sols |
Ce qu’un TMS coûte à l’entreprise
Le coût visible est l’arrêt. Une tendinopathie de l’épaule reconnue en maladie professionnelle, c’est couramment plusieurs mois d’absence, parfois une intervention chirurgicale, et une reprise incertaine. Le coût moins visible est tout ce qui entoure l’arrêt : le remplacement, la formation du remplaçant, la désorganisation de l’équipe, la perte d’un savoir-faire qui ne figurait sur aucune fiche. Vient ensuite l’inaptitude, quand elle est prononcée, et l’obligation de reclassement qu’elle déclenche, souvent impossible dans une petite structure.
Enfin, chaque maladie professionnelle reconnue est inscrite au compte de l’employeur et pèse sur son taux de cotisation accidents du travail et maladies professionnelles, pendant plusieurs années. Une entreprise qui accumule les TMS paie littéralement, sur sa masse salariale, le prix de ne pas les avoir prévenus.
Ce qui marche, et ce qui ne marche pas
Ce qui ne marche pas, ou très peu, c’est la seule injonction au geste. Une affiche « pliez les genoux » n’a jamais empêché une lombalgie sur un poste où la charge est trop basse, trop lourde et trop fréquente. Le geste est contraint par le poste. C’est le poste qu’il faut changer.
Ce qui marche, dans l’ordre d’efficacité que l’INRS documente depuis trente ans : supprimer la contrainte quand c’est possible, en réorganisant les flux pour éviter les reprises de charge, en réglant les hauteurs de travail, en mécanisant ce qui peut l’être. Réduire l’exposition ensuite, par la rotation des postes et l’alternance des tâches. Et former enfin, non pas à un geste idéal, mais à repérer ce qui use dans son propre poste et à le faire remonter. C’est exactement l’objet des formations d’acteur PRAP, qui font d’un salarié un observateur de son travail.
Pourquoi c’est le bon moment
Les trois facteurs qui fabriquent les TMS, manutentions manuelles, postures pénibles et vibrations, sont précisément ceux que le fonds d’investissement dans la prévention de l’usure professionnelle a choisi de financer. Le diagnostic ergonomique qui identifie les postes à traiter, les équipements qui suppriment la contrainte, la sensibilisation des équipes et les formations PRAP sont pris en charge à 70 % de leur coût hors taxes, et à 85 % dans les branches ayant signé un accord, dont le sanitaire et social et l’aide à domicile. L’aide-soignante du début de cet article ne récupérera pas son épaule. Mais sa collègue de trente ans, sur le même poste, peut encore garder la sienne.
Où en êtes-vous, concrètement ?
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- Assurance Maladie – Risques professionnels, rapport annuel 2024
- INRS, troubles musculosquelettiques, ce qu’il faut retenir
- Assurance Maladie, subvention prévention des risques ergonomiques
- Code de la sécurité sociale, tableau 57 des maladies professionnelles
Textes et chiffres vérifiés à la date de publication. Notre méthode de vérification est décrite sur la page Sources et méthode.
