Dans un entrepôt de Seine-et-Marne, le préparateur de commandes qui a le plus d’ancienneté a un geste que personne ne lui a appris et que personne n’a écrit : avant de saisir un carton en hauteur, il pose le pied gauche sur la lisse du rayonnage pour rapprocher son bassin de la charge. Cela lui évite une torsion du tronc. Le nouveau, arrivé depuis trois semaines, ne le fait pas. Il aura mal au dos avant Noël. Toute l’évaluation des risques tient dans cet écart entre ce que sait le premier et ce qu’ignore le second.
Source : rapport annuel 2024 de l’Assurance Maladie - Risques professionnels
On croit souvent que l’évaluation des risques consiste à remplir une grille. C’est l’inverse. La grille n’est que la trace. L’évaluation, c’est le moment où quelqu’un regarde le travail réel, pas le travail prescrit, et note ce qui peut faire mal. Voici comment on s’y prend, sans jargon.
Découper l’entreprise en unités de travail
La loi ne demande pas d’évaluer les risques « de l’entreprise ». Elle demande de le faire par unité de travail, une notion que l’article R. 4121-1 laisse volontairement souple. Une unité de travail, c’est un ensemble de situations qui exposent aux mêmes risques : un poste, un métier, une zone, parfois une tournée. Dans une boulangerie, on distinguera le fournil, le laboratoire de pâtisserie, la vente et les livraisons. Dans un cabinet, le secrétariat et les déplacements chez les clients suffisent.
Ce découpage est la première décision, et la plus structurante. Trop fin, il devient ingérable et personne ne le tient à jour. Trop large, il mélange des expositions qui n’ont rien à voir et rend le document illisible. La bonne échelle est celle à laquelle un salarié peut dire « c’est mon poste, je m’y reconnais ».
Regarder le travail tel qu’il se fait
Le point qui sépare une évaluation utile d’une évaluation de papier est celui-ci : il faut aller voir. Pas la fiche de poste, pas le mode opératoire affiché, mais le geste réel, à l’heure réelle, avec la fatigue réelle. Le préparateur de commandes de tout à l’heure ne figure sur aucun document. Il est pourtant la meilleure source d’information de l’entrepôt.
Cette observation repose sur trois questions simples, posées poste par poste. Qu’est-ce que le salarié porte, pousse, tire, et à quelle fréquence ? Dans quelle position travaille-t-il, et combien de temps la tient-il ? Qu’est-ce qui vibre, coupe, brûle, glisse, tombe ? À quoi s’ajoute une quatrième, souvent oubliée : qu’est-ce qui l’oblige à aller vite ?
Les salariés doivent être associés à ce moment. Non par principe, mais parce qu’ils savent. Ils connaissent le carton qui est toujours trop lourd, la machine qui a un jeu, le raccourci que tout le monde prend. Une évaluation conduite sans eux passe à côté de la moitié des risques, et produit un document que personne ne s’approprie.
Un risque qu’on n’a pas vu n’existe pas dans le document. Il existe seulement dans les arrêts de travail.
| Famille | Ce qu’on observe | Exemples |
|---|---|---|
| Manutention manuelle | poids, fréquence, hauteur de prise et de dépose | cartons, sacs, patients, matériaux |
| Postures | dos fléchi, bras au-dessus des épaules, genoux, durée | mise en rayon, pose au sol, travail au plafond |
| Vibrations | outils tenus en main, engins, durée d’exposition | meuleuse, marteau-piqueur, chariot élévateur |
| Chutes | état des sols, escaliers, travail en hauteur | quai, échelle, sol mouillé |
| Machines et outils | protections, coupures, écrasement | scie, presse, cutter |
| Produits | étiquetage, ventilation, protections | solvants, poussières, produits d’entretien |
| Organisation | cadence, horaires, travail isolé | pics d’activité, travail de nuit |
Coter, puis hiérarchiser
Une fois les risques identifiés, il faut les classer. La méthode la plus courante croise deux critères : la gravité de ce qui peut arriver, et la probabilité que cela arrive, en tenant compte de la fréquence d’exposition et des protections déjà en place. On obtient une cotation qui permet de comparer une chute de hauteur occasionnelle à une manutention répétée mille fois par semaine.
La cotation n’est pas une fin en soi. Sa seule utilité est de décider par quoi commencer. Une entreprise ne peut pas tout traiter en même temps, et n’en a pas besoin. Elle doit traiter d’abord ce qui combine gravité et fréquence, puis descendre. C’est ce classement qui devient le plan d’action, avec des mesures, des responsables et des dates.
Les trois erreurs qui rendent un document inutile
La première est le document générique. Un modèle téléchargé, adapté en changeant le nom de l’entreprise, où l’on trouve un risque « incendie » et un risque « électrique » mais aucun poste nommé. Un inspecteur le repère en trente secondes, un juge aussi. Il vaut à peine mieux que rien, et il donne l’illusion d’être couvert.
La deuxième est l’absence de plan d’action. Un inventaire de risques sans mesure en face décrit un danger connu et non traité. En cas d’accident, c’est la pire situation possible : l’employeur a écrit lui-même qu’il savait.
La troisième est l’oubli de la mise à jour. Un nouveau produit, une machine changée, un poste créé, un accident survenu : chacun de ces événements impose de reprendre l’évaluation. Le document qui ne bouge jamais est celui qui ne reflète plus rien.
Quand faire appel à un regard extérieur
Un dirigeant peut conduire lui-même cette évaluation dans une petite structure aux risques simples. Il a même intérêt à le faire au moins une fois, parce qu’il en ressort avec une connaissance de son entreprise que rien d’autre ne donne. Le regard extérieur devient utile quand les expositions sont physiques et répétées, manutentions, postures, vibrations, parce qu’un œil formé voit en une heure ce qu’une habitude a rendu invisible en dix ans. C’est aussi le cas où ce regard peut être financé : le diagnostic ergonomique conduit par un intervenant qualifié fait partie des dépenses que le fonds de prévention prend en charge à 70 %, et jusqu’à 85 % dans certaines branches.
Où en êtes-vous, concrètement ?
Notre page financement chiffre votre projet en deux minutes, à partir de votre numéro SIRET : montant total, subvention potentielle et reste à votre charge. Et si vous préférez en parler, nous vous rappelons.
- INRS, Évaluation des risques professionnels, principes et méthode
- Code du travail, article L. 4121-3 (évaluation des risques)
- Code du travail, article R. 4121-1 (unités de travail)
- Ministère du Travail, le document unique d’évaluation des risques professionnels
Textes et chiffres vérifiés à la date de publication. Notre méthode de vérification est décrite sur la page Sources et méthode.
